15 Fév 24

Pourquoi la Belgique produit-elle si peu de comédies ?

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Depuis quelques années, c’est le rêve éveillé que font toutes les instances officielles de financement en Belgique francophone : promouvoir la création de long métrages de comédie. A grand coups d’appels à projets, de lignes de financement exceptionnelles, de master classes avec des grands noms de la comédie “de qualité” française, elles tentent d’inciter auteurs et producteurs à se lancer dans l’aventure.

Et, évidemment, ce désir de comédie se comprend. C’est même une excellente idée. Le genre est, historiquement, pourvoyeur de succès commerciaux, pour des coûts de production qui restent abordables pour notre petite économie. Avoir une filière comédie est sans doute la meilleure manière de structurer un secteur qui se rêve comme une industrie depuis plus de 25 ans, mais en reste désespérément au stade de l’artisanat, et de la dépendance totale à la France.

Sauf qu’il faut bien le constater, jusqu’à présent, ça ne prend pas vraiment. Les quelques comédies issues des mécanismes mis en place, pourtant produits, structurellement, avec des moyens ridiculement bas, ont été des fours retentissants.

Si bien qu’à ce jour, on est toujours au même point : on arrive péniblement à produire quelque chose qui ressemble vaguement à un succès tous les dix ans.

Mais, maintenant que les pouvoirs publics montrent leur volontarisme, est-ce que les choses vont enfin changer ? Est-ce qu’on va enfin assister à une vague de comédies “à la belge” ? Rien n’est moins sûr.

Explorons pourquoi il faudra beaucoup plus que de la bonne volonté pour réussir à créer une industrie de la comédie en Belgique.

La comédie ne naît pas sous vide

La comédie est l’un des genres originels du cinéma. Les premières vraies stars de cinéma étaient des stars du comique, Chaplin et Buster Keaton bien sûr mais aussi Max Linder. Mais déjà à cette époque, ces stars ne sortaient pas de nulle part. Elles avaient déjà fait carrière, dans le music-hall ou dans le cirque.

Et l’on peut continuer comme cela dans toute l’histoire du cinéma. Jacques Tati a suivi la même voie, et il a fallu 20 ans pour créer un Louis de Funès. Dans les années ‘80, le café-théâtre prend le relais, avec les Coluche, ou la troupe du Splendid. A partir de la fin des années ‘90, c’est la télé qui a fourni le contingent de pourvoyeurs de comédies populaires. C’est l’époque des Alain Chabat, des Kad Merad et Olivier Bairoux, Eric Judor et Ramzy Bedia, Jamel Debbouze, puis Omar Sy.

Si l’on regarde les figures émergentes de l’humour aujourd’hui, toujours en France, c’est sur le net qu’elles se recrutent avec, par exemple, le succès surprise des Segpa ou, déjà plus anciens, les comédiens du Palmashow.

J’ai bien sûr, comme souvent, pris la France comme exemple, mais la même chose peut se voir partout ailleurs. Aux Etats-Unis, le Saturday Night Live est depuis plus de 40 ans un pourvoyeur de talents comiques, de Dan Aykroyd à Jim Carrey ou Tina Fey.

A de rares exceptions près, ce qui fait le succès d’une comédie, c’est la réutilisation d’une formule, d’un talent qui a déjà fait ses preuves ailleurs. Et c’est bien normal. Rien de plus subjectif que l’humour. Pour qu’une comédie ait du succès, il faut que le spectateur sache à quel type d’humour il va s’affronter. Il faut une star identifiable. Un film avec Eric Judor n’est pas un film avec François Damiens. Tout comme un film de Jean-Pascal Zady n’est pas destiné au même public qu’un film avec Christian Clavier.

On sait, dès l’affiche, si l’humour du film nous correspond. Et cela, ça se construit bien en amont de la production du film.

Une comédie est un modèle usiné

Et c’est là l’autre critère d’une comédie réussie : l’écriture. C’est devenu un cliché aujourd’hui : rien n’est plus difficile que d’écrire une comédie. Plus que tout autre genre, elle exige de ses auteurs de penser, dès le stade de l’écriture, à la mise-en-scène et au montage qui l’accompagnera.

Puisque tout est une question de rythme, l’écriture doit en tenir compte. Dans l’idéal, elle doit intégrer le phrasé des comédiens, leur manière de bouger, et d’interagir entre eux.

Dans les faits, l’écriture, la réalisation et la production d’une comédie est une affaire d’équipe. Arriver au long métrage est, en fait, l’aboutissement d’un processus, où tous, comédiens, scénaristes, réalisateurs, monteurs, ont trouvé leur comique.

Une comédie n’est pas un champignon (mais un peu quand même)

Mis à part quelques exceptions, que sont la plupart des rares succès comiques belges, la comédie ne pousse pas comme un champignon.

Ou plutôt si, justement. On pourrait croire qu’elle apparaît de nulle part, spontanément, du jour au lendemain. Mais elle n’est que le résultat d’une structure rhizomique souterraine, qui n’apparaît que dans un terreau particulier.

A ce jour, tout le monde espère voir sortir des champignons de l’humour belge par génération spontanée. Mais personne n’investit réellement dans la construction de ce terreau favorable.

Pour qu’il y ait de la comédie en Belgique francophone, il faut qu’il y ait de la comédie en télé, de la comédie sur le net. Des endroits où les choses se testent, où du drôle se crée, lentement, avec son lot d’essais et erreurs. Il faut que des noms émergent, installent leurs réseaux, construisent leur public.

Il faudrait aussi que les rares talents comiques, que ce soit à l’écriture ou au jeu d’acteur, ne soient pas poussés systématiquement à chercher carrière ailleurs, en France.

Pour cela, il nous faut des Studio Bagel, des cases humour, des lieux d’expérimentation pérennes. Pas des coups d’essais abandonnés à la moindre déconvenue.

La comédie ne se crée pas au cinéma

Mais il faut aussi oser ne pas faire du cinéma. C’est peut-être là la vraie lacune de notre petit milieu audiovisuel belge. Que ce soit en film ou en série, personne ne veut ou n’ose sortir des carcans léchés de la mise en scène apprise dans les écoles de cinéma. Personne n’ose faire du sale, du mal fichu, du bancal.

Essayer. Rater. Recommencer.

Renverser la vieille hiérarchie cinématographique, c’est comme cela qu’on fait de la comédie. D’abord l’écriture, puis le jeu, ensuite le montage et enfin, la mise en scène. Peut-être même que cet ordre n’est pas juste. Tout dépend des ingrédients de base. Nous ne le saurons que si nous expérimentons.

En tous les cas, avant de rêver à des Toledano et Nakache belges, il nous faut des Mister V., des Thomas Njigol, des Monsieur Poulpe, des Broute, et même des Segpa. Il nous faut tous ces inconnus, qui ont essayé et se sont plantés. Où sont nos Deschiens, nos Robins des bois, nos Palmashow ? Tous ces groupes qui lentement, patiemment, pendant des années, ont développé leur humour, leur style, leur écriture audiovisuelle ?

Si la vraie volonté est bien celle de créer un modèle d’industrie de films à succès, il faut en passer par là. Sans quoi, nous continuerons à produire sans fin des ballons d’essai qui n’ont qu’une chance infime de succès. Et nous continuerons à voir nos talents fuir chez d’autres, à Paris. Encore et encore.


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