12 Juin 24

Pourquoi est-on obsédé par les flops ?

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Le mercredi 29 mai dernier, Nicholas Barber titrait un article sur le site de la BBC par “Après le flop de Furiosa, Hollywood s’apprête à affronter un été désastreux”.

Or, au moment où il écrivait ces lignes, le dernier film de Georges Miller était sorti aux Etats-Unis depuis … 5 jours. Et 7 dans la plupart des autres pays du monde.

Certes, par rapport au précédent opus, la film fait de moins bonnes performances que son prédécesseur sur son premier week-end d’exploitation, de l’ordre de 30% de moins. Certes, les résultats dans le reste du monde sont à la même aune. Certes encore, les chiffres à ce jour semblent lui donner raison. Et il est probable que le film ne soit pas rentable sur sa seule exploitation cinématographique.

Mais il n’empêche, qu’est-ce qui permet à des journalistes - car la BBC n’est pas la seule à relayer ce genre d’articles - d’asséner si tôt que le film est un “flop” ? Qu’est-ce qu’un flop ? Et d’où vient cette obsession pour le flop ?

L’ère du flop

Mais revenons d’abord à cet article de la BBC. Le point de vue que cherche à défendre le journaliste est que, probablement pour la deuxième année consécutive, la haute saison des blockbusters risque d’être chahutée, et pire que l’année dernière : pas de Barbenheimer à l’horizon et la grève a retardé les plus gros films. D’autant que, l’année dernière, à même époque, Disney avait sorti La Petite Sirène, qui avait engrangé 100 millions de dollars lors de ce même week-end de fête aux Etats-Unis.

Cette comparaison peut néanmoins être assez aisément contestée : La Petite Sirène a coûté la bagatelle de 240 millions de dollars, soit 30% plus cher que Furiosa (sans compter les dépenses marketing), et a nettement moins performé à l’étranger. A l’inverse des films de Georges Miller, qui font le gros de leurs recettes en dehors des Etats-Unis. Au bout du compte, La petite Sirène, avec son meilleur démarrage, ne se révèle, en fait, pas terriblement rentable sur le long terme, avec un Box-Office de 579 millions de dollars.

De plus comparer, un film familial avec un film classé R aux Etats-Unis est toujours assez périlleux.

Enfin, rappelons que personne (moi encore moins, qui m’interrogeait l’année dernière sur un même été pourri des blockbusters) n’avait en fait vu venir l’énorme succès de Barbie et d’Oppenheimer, dont les résultats au Box Office ont tout simplement explosé les espérances.

Calculs au doigt mouillé

C’est que les espérances sont calculées de manière assez mécanique, par une formule tirée de la moyenne des performances des films. Cette formule veut que les résultats finaux d’un film au Box Office correspondent au triple des résultats de sa 1ere semaine d’exploitation.

Et ainsi donc, si un film fait 40 millions de box office lors de sa première semaine d’exploitation (comme c’est le cas pour Furiosa aux Etats-Unis), il finira sans doute sa carrière à 120 millions de dollars aux Etats Unis, et à 240 millions dans le monde entier. Là aussi suivant une estimation au doigt mouillé de 50% de recettes aux US et 50% dans le reste du monde.

Comme toutes les moyennes, ce genre d’argument a son intérêt … si on a soi-même un intérêt financier dans l’affaire, c’est à dire si on est distributeur, exploitant et, déjà dans une moindre mesure, producteur.

Mais en fait, ce calcul cherche juste à rationnaliser ce qui ne peut pas l’être. Sinon, comment expliquer le cas Barbie, qui termine à plus de 4 fois son box office originel ? Ou Oppenheimer, même chose, mais surtout 2/3 de ses recettes hors des Etats-Unis ? Et comment expliquer le phénomène Un petit truc en plus, dont les résultats au Box Office … ne baissent pas depuis plus d’un 1 mois ? Qui en est déjà à 5 fois les recettes de sa première semaine d’exploitation, sans signe d’essoufflement ?

Et donc, pourquoi toute une partie de la presse et des commentateurs est aujourd’hui arc-boutée sur des questions de box-office, et accueille avec une certaine joie mauvaise ces annonces de flops ?

Discours de CEO

On l’a dit, la situation actuelle est particulière, et donc propice à ce genre de recherche. Le système Hollywoodien semble rentrer dans une nouvelle période de crise, où les succès insolents semblent plus difficiles à prévoir, et où il faudra à terme trouver une alternative aux Cinematic Universes.

On voit bien les dégâts qu’a causé l’hégémonie des méga-blockbusters. Je l’ai déjà évoqué ici : la disparition quasi-totale du film de moyenne gamme, à moins de 100 millions de dollars, et un fossé toujours plus grand entre le cinéma grand-public et le cinéma dit d’auteur.

Et pourtant, sur d’autres marchés, comme les nôtres, on voit bien qu’une appétence pour ces films “moyens” continue d’exister. Les “Je verrai toujours vos visages”, “Le Consentement”, “Zillion” en Flandre et, on y revient “Un petit truc en plus”.

D’autant que, dans les blockbusters, même aujourd’hui, il n’y a pas que des flops. Dune 2, avec son budget de 190 millions de dollars, a à ce jour engrangé 700 millions de Box Office. Pas précisément un flop… Et pourtant le film, tout blockbuster qu’il est, ne manque pas d’ambition d’auteur. Idem pour les versions d’animation de la licence Spiderman, qui continuent à générer des résultats plus que satisfaisants.

Alors, pourquoi partir à la chasse au flop ? N’est-ce pas, au bout du compte, contre-productif ?

Un moment de crise est donc un moment où un modèle arrive à bout de souffle, et où un autre doit émerger. Mais qui fera émerger ce nouveau modèle ? Il y a deux options :

  • soit on postule que c’est “le public” et donc les studios, et on aura sans doute toute la gamme Mattel et tous les personnages Nintendo à l’écran pour les 10 années à venir.
  • soit on se dit que “la presse”, la critique a peut-être encore une carte à jouer à faire reconnaître de nouveaux talents, comme Pauline Kael a pu le faire avec le Nouvel Hollywood, ou des magazines entre la presse et la fanzine ont pu le faire avec des Peter Jackson, Sam Raimi ou James Cameron.

Que peut la presse ?

La question est alors, est-ce que la presse, la critique, est encore en état, économique, et surtout culturel, de tenir ce rôle ? Cela demanderait d’avoir les yeux ouverts sur les marges, pas de reproduire benoitement le discours des CEO des studios à l’attention de leurs actionnaires.

L’assez pathétique commentariat autour de Megalopolis de Francis Ford Coppola au dernier festival de Cannes, où l’on se gaussait là aussi du “flop” d’un film qui, pour le coup, n’avait même pas encore de carrière commerciale, ou les reportages assassins sur le tournage, ne laissent en tout cas pas augurer du meilleur à ce sujet.

Quelle que soit la qualité finale du film, un projet porté depuis plus de quarante ans par son auteur, autoproduit à hauteur de 120 millions de dollars, est au moins une anomalie assez importante dans l’industrie pour être accueillie autrement que par un dédain pédant.

Et donc, plutôt que de se focaliser sur ce qui ne fonctionne plus - alors que le constat est maintenant fait, et quasiment avéré - il serait grand temps de se tourner vers l’avenir, et chercher les signes avant-coureurs d’un renouveau.

Mais peut-être n’est-ce plus de la presse mainstream qu’il faut attendre cette recherche, mais du nouveau fanzinat qui s’est développé sur ses cendres depuis au moins 15 ans : sur Youtube, Tiktok et autres.


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