07 Juin 23

Pourquoi personne n’y comprend rien au financement des films ?

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La déclaration de première de classe de Justine Triet à la réception de sa Palme d’Or nous aura appris quelques menues choses. A commencer par le nom de la Ministre française de la Culture, ce qui est déjà pas mal. Mais surtout que même elle, pourtant en charge du fonctionnement des affaires culturelles, ne comprenait pas grand chose au financement du cinéma. Et sans doute Justine Triet n’y comprend pas beaucoup plus. Ni moi d’ailleurs, ni une grande partie du monde professionnel du cinéma.

Pour celles et ceux qui auraient passé les 10 derniers jours dans une caverne, rappelons que Justine Triet s’est fendu d’un discours où elle fustigeait à la fois l’attitude de son gouvernement face à la contestation sociale relative à la nouvelle réforme des retraites et la marchandisation globale auquel le cinéma n’échappe pas.

C’est cette deuxième assertion qui a attisé les polémiques - difficile de nier le mépris de l’état français pour la contestation sociale - et a donné lieu à des débats sans fin sur le financement du cinéma français et sa fameuse exception culturelle. La droite, et tout le spectre politique gouvernemental, s’est empressée de fustiger cette ingrate, qui mord la main qui la nourrit. Tandis que la gauche rappelait le droit, voire le devoir, des artistes d’avoir un discours politique, et soulignait que l’Etat Français n’avait pas grand-chose à voir dans le financement des films.

L’Etat subsidie-t-il le cinéma ?

Ce qui est vrai et faux à la fois. Par exemple, le CNC, premier guichet de financement français et quasiment la porte d’entrée à une foule d’autres financements, est un organe indépendant, financé en très grande part par la taxation directe. 93% de son financement vient de ces taxes. Il y a 3 taxes qui alimentent les fonds du CNC, une taxe sur les billets de cinéma, une taxe sur les opérateurs télévisuels et une taxe sur les opérateurs de home entertainment (DVD, VOD, SVOD, etc). Je reviendrai sur ces taxes plus tard.

Mais si le CNC est juridiquement indépendant, il reste bel et bien 1) sous la tutelle du Ministère de la Culture et 2) dépendant de l’Etat, qui décide de la création, et donc du maintien, de ces taxes.

Si l’Etat Français n’abonde pas directement les caisses du CNC, c’est quand même, en première analyse, de lui que dépend son financement. Et, s’il n’intervient pas dans les choix de financement de tel ou tel objet audiovisuel, l’Etat scrute tout de même avec attention la gestion des finances du CNC. Un organe qui ne maîtrise ni ses sources de financement, ni la manière dont il les gère, n’est pas vraiment un organe indépendant.

Peu de subsides, beaucoup de financements

Rappelons aussi une deuxième chose. Le cinéma n’est en fait pas tellement subsidié.

Si le CNC fournit bien des aides inconditionnelles, une bonne partie de l’argent qu’elle met dans les films sont en fait du financement. La différence est énorme. Car qui dit financement, dit intéressement aux bénéfices du film. Ce n’est pas pour rien que ce mécanisme s’appelle “avance sur recettes”. C’est donc une aide, certes, mais elle ouvre à un renflouement des caisses du CNC. Selon un mécanisme complexe, sur lequel je ne m’attarderai pas ici. L’important est de dire que ce n’est pas une subsidiation.

Chez nous, le système d’aide est certes différent, et s’apparente plus à un subside pur et dur. Mais, selon les derniers chiffres du Centre du Cinéma, la part de son intervention dans les films produits en majorité par la Belgique est de l’ordre de 25%. Un taux bien plus élevé qu’en France, mais là encore, notre industrie est bien moins structurée que celle de notre voisine. Le reste vient de fonds privés ou semi-privés, avec le Tax Shelter loin en tête.

Oui, mais il y a aussi l’aide des Régions. Certes, il s’agit là parfois d’aides directes, inconditionnelles. Et le film de Triet en a d’ailleurs bénéficié. Mais ces aides sont systématiquement conditionnées à des obligations d’investissement. Au moins la somme reçue doit être dépensée dans la Région concernée, faisant à minima circuler l’argent (dont c’est le rôle premier, rappellons-le). Mais parfois cette obligation doit se faire à un coefficient supérieur. Chez nous, par exemple, en Wallonie et à Bruxelles, ce coefficient est de 6 voire 7. Pour chaque euro reçu par la Région concernée, 7 euros doivent y être dépensés.

Quand aux mécanismes français de crédit d’impôt, qui se rapprochent peu ou prou de notre modèle du Tax Shelter, j’ai déjà expliqué qu’il est peut-être plus vertueux qu’on ne le pense.

Le financement des autres opérateurs, menace néolibérale ?

Mais revenons à la polémique lancée par Justine Triet. Les diffuseurs télé, Canal + en tête, se sont empressés de tacler la ministre en lui rappelant qu’ils interviennent pour une grande part de l’investissement des films.

Ce qu’ils oublient de dire c’est qu’ils en sont là aussi obligés par l’Etat. Et qu’ils interviennent de plus deux fois. Par leurs obligations de production donc mais aussi par la taxe imposée aux diffuseurs directement dirigée vers le CNC. Tout comme la taxe sur les tickets de cinéma, les diffuseurs télé sont taxés à hauteur de leur chiffre d’affaires.

Et c’est peut-être ici que l’allusion de Justine Triet à la menace libérale sur le système de financement français veut en venir.

Si l’on regarde les rapports du CNC, on se rend compte que les éditeurs et distributeurs de services TV contribuent le plus à la manne financière, et de loin. Mais que cette part est en train de s’amenuiser. Elle était de 574 millions d’euros en 2012, contre 469 millions en 2022. Pendant que la part venant des salles restait environ stable à 144 millions d’euros.

Dans le même temps, la part dévolue à la vidéo, la VOD et la SVOD a elle compensé la perte de la contribution des télés, avec une augmentation de 100 millions d’euros en 10 ans. Une belle somme, mais qui est loin de correspondre à l’importance qu’a pris le secteur de la SVOD et des plateformes de streaming aujourd’hui.

En gros, donc, l’enveloppe globale du CNC reste équilibrée. Mais, évidemment, les plateformes de VOD mondiales font peser sur le système français un risque, puisque la taxation se fait sur base du chiffre d’affaires, que ces sociétés se sont spécialisées à rendre on ne peut plus floues. D’autant qu’elles n’ont en fait aucune obligation d’abonder les caisses du CNC. Leur obligation se limite à consacrer 20 à 25% de leur chiffre d’affaire à de la production nationale. Ce qu’elles font principalement d’elles-mêmes, par le financement de séries, et très peu du cinéma.

Sur ce point, Justine Triet a sans doute raison de s’inquiéter.

Le cinéma est une marchandise

Mais d’où vient son inquiétude sur la marchandisation du cinéma ? Les conjonctures sont allées bon train. Est-ce le projet France 2030, grande fabrique de l’image, qui vise à réindustrialiser les outils de production français, sans doute là aussi pour servir principalement les plateformes ? Et surtout où se situe la menace pour l’exception culturelle?

Quelques jours plus tard, Triet est revenue sur la polémique qu’elle a lancé et a donné une autre explication à son discours. Il y aurait, selon elle, de plus en plus une injonction à la rentabilité, et que c’est cela qui va à l’encontre de l’exception culturelle.

Ce en quoi elle a tort. L’exception culturelle n’est pas un concept de gauche conçu pour protéger l’art et la création, comme le wokisme et la cancel culture sont des concepts de droite, construits dans le seul but de dévaloriser des mouvements sociaux.

L’exception culturelle a un sens très précis. C’est un concept de droit international, qui a connu son apogée au moment des grands accords économiques multilatéraux des années 90, notamment celui de l’OMC.

Cette exception stipule que les produits culturels ne sont pas des produits comme les autres. Et qu’à ce titre ils ne doivent pas être traités comme les autres marchandises. D’où l’exception, qui autorise l’introduction de quotas de diffusion et un déplafonnement des aides des pouvoirs publics.

Certes, la France a toujours défendu une position plus restrictive de ce concept d’exception culturelle. Ce que les Français appellent “exception culturelle” vise à englober tout leur mode de production des industries culturelles.

Mais il n’empêche: il n’est dit nulle part que la culture et donc le cinéma n’est pas une marchandise !

Et, à ce titre, le cinéma, chaque film pris individuellement, a bien pour objectif d’être rentable. Les producteurs de Justine Triet, tout en la défendant, se sont tout de même mis à jouer les contorsionnistes en disant qu’ils n’auraient pas dit les choses de la même façons ou que, sans chercher la rentabilité à tout prix, il faut quand même qu’un film “trouve son public”.

C’est qu’il faut tout de même être bien naïf pour croire qu’étant donné la structuration du financement d’un film qu’on vient d’évoquer, avec ses financements divers à rembourser au mieux, le moindre film se fasse sans un objectif de rentabilité.

Si on veut créer sans l’exigence de rentabilité, on se lance dans la peinture, le stand-up, l’écriture ou la photographie, pas dans une discipline aussi intense en capital que le cinéma, qui ne se fait aujourd’hui presque plus en dessous de 5 millions d’euros de budget.

Pour ma part, je garde peut-être un esprit vieux jeu, mais je crois que les meilleurs films du monde se sont toujours fait malgré les logiques de marché, en déjouant les règles de genre cinématographique, en instillant dans la machinerie un discours qui n’y a pas forcément sa place.

Non pas que le cinéma d’auteur n’a pas sa place, et que l’échec n’est pas une option. L’échec est toujours une option au cinéma. Sinon, on produirait des casseroles ou des voitures. Mais la rentabilité d’un film est toujours, toujours, inscrite dans son mode de production-même.

Pourquoi ne financerait-on pas le cinéma ?

Mais revenons, pour clôturer cette chronique, une dernière fois sur ces polémiques autour du financement des films. Parce que ces discours révèlent une incompréhension généralisée des modes de production du cinéma.

La question qu’elle pose est “est-ce que l’état doit vraiment intervenir dans le financement du cinéma, dans le soutien de l’industrie cinématographique ?” Evidemment, puisque c’est presque son unique rôle : créer de la monnaie et le diriger vers les activités qui correspondent à ses orientations politiques. On pense immédiatement aux hôpitaux et aux écoles, mais toutes les industries sont subsidiées par l’Etat : l’automobile, la cimenterie, la sidérurgie, et j’en passe. Pour reprendre un exemple Français, le CICE a distribué 100 milliards d’Euros aux entreprises, sans contrepartie. C’est ce que fait l’Etat : donner de l’argent. Et pour le coup, il est nettement plus sourcilleux avec le cinéma qu’avec n’importe quelle autre industrie.

Alors pourquoi pas financer le cinéma ? Qui a l’avantage d’être intense en main d’oeuvre, moins délocalisable, et un bon outil de soft power?

Et pourtant, malgré tout, on entend encore partout, y compris dans des organismes de financement, qu’on ne va pas aider des entreprises cinématographiques parce que, je cite, “elles sont déjà suffisamment aidées comme ça”. Si je voulais être caricatural: les sociétés de production ne sont pas aidées. Ce sont des organes de financement, des banques d’où a la fin sortent des objets audiovisuels. Des marchandises intellectuelles.

Poser cette question du financement du cinéma, et c’est là qu’on rejoint Triet, c’est poser une question politique. La question du choix : vaut-il mieux financer des films, qui ont quand même une chance de rapporter, ou des autoroutes, par exemple, pour ensuite les donner en concession à des entreprises qui empochent la manne socialisée ?

Deux marchandises, financées par des deniers publics. En quoi l’une serait plus légitime que l’autre ?


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