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16 Mar 22

Le financement public des films, entre nouveau et ancien monde

minutes de lecture 

MAJ - 18-03-2022. Philippe Reynaert, coordinateur de la partie francophone de l'étude, vient de la publier en français, disponible ici.

C’est un rapport de 90 pages, qui met les pendules à l’heure dès son titre : le financement public des films à la croisée des chemins.

Rédigé par la branche d’analyse du Fonds Suédois Film I Väst, il décrit un paysage cinématographique bipolaire, divisé entre ce qu’il appelle le Vieux Monde, et le Nouveau Monde.

Vitesse vs lenteur

Le Vieux Monde c’est celui de la salle de cinéma comme centre de l’économie des films, des productions aux montages financiers dignes d’un empilement de Lego, des distributeurs-rois et des fonds nationaux et régionaux qui jouent un rôle central dans le cinéma “d’auteur”. Un monde bien régulé, complexe mais pépère.

Le Nouveau Monde, c’est celui des plateformes globales, de l’argent qui coule à flots, des formats qui explosent, des producteurs prestataires de services, des salles comme vitrines de luxe et d’une accélération des processus. Un monde rapide, simple; mais où la propriété a changé de mains.

Une volonté de secouer le prunier

Bien sûr, cette division est caricaturale, le Nouveau ne remplacera pas l’Ancien, une foule d’acteurs naviguent entre les deux eaux. Et surtout, aucun des deux mondes n’est meilleur que l’autre.

J’en parlais déjà dans mon précédent épisode, cette course au contenu remet les auteurs au centre du jeu. Mais cette étude, qui se base sur des dizaines de questionnaires, de débats et de colloques auprès de tous les acteurs du milieu, met l’accent sur la position délicate dans laquelle se trouvent les organismes publics.

D’un point de vue purement technique, d’abord. Quand débarquent des Netflix, des Amazon et consorts, c’est une véritable aubaine pour les producteurs: plus besoin de courir les dizaines de guichets, de perdre des mois voire des années dans les recherches de financements, dans les coproductions internationales, où chacun a ses exigences. Subitement, il n’y a plus qu’un seul interlocuteur, qui plus est pas trop exigeant ... si ce n’est pour l’entière propriété de l’œuvre créée.

Forcément, le contraste est énorme: les organismes publics ont l’air obsolètes, terriblement lents, coincés dans des exigences administratives, obscurs dans leur fonctionnement, et résolument imprévisibles.

Mais d’un point de vue d’action publique, les questions sont aussi nombreuses. Qui financer? A quelle hauteur? Faut-il s’en tenir au seul cinéma Art et Essai, ou s’ouvrir à tous les vents, y compris la série voire le jeu vidéo, au risque de financer les grands groupes qui, justement, menacent la diversité ? Soutenir une industrie, ou une vision de la culture ? Et quels moyens se donner ? Soutenir beaucoup de projets ou moins de projets qui peuvent toucher un plus large public ?

Qui aime bien ...

Il y a vraiment beaucoup de choses à commenter, et des points de vues qui poussent à la réflexion, dans cette étude. Et je vous invite à la lire si vous en avez le temps, et si l’anglais ne vous rebute pas trop.

Je m’en tiendrai ici à trois remarques:

  • ce sont évidemment les producteurs qui sont les plus acerbes vis-à-vis des organismes publics, puisque ce sont eux qui sont en première ligne. Mais leurs deux principales critiques qui ressortent de ce rapport sont antinomiques. D’un côté, la lenteur et la lourdeur des processus, qui ne correspondent plus aux besoins actuels. De l’autre un manque de vision du personnel administratif, une incapacité à donner une vision à long terme à l’industrie. C’est antinomique parce qu’une vision à long terme demande, justement, de la lenteur, de ne pas se laisser emporter par le flot continu des innovations, de ne pas financer le dernier format à la mode. On a, chez nous aussi, des exemples ratés de financement publics de créations sur la dernière plateforme à la mode. Et on ne veut plus vraiment voir ça. Rappelons cette évidence : l’état est là, aussi, pour atténuer des effets néfastes du marché, pour réfléchir sur le long terme à ce qui fait une culture. Et puis, il est là pour dépenser de l’argent public. Cela doit se faire dans des formes de contrôle démocratique. Il y a peut-être moyen de les rendre moins lourdes, moins administratives. Mais s’en passer serait une erreur. Et puis enfin, on peut se poser des questions sur cette demande des producteurs envers les pouvoirs publics: être à la page, leur montrer la voie, être le pourvoyeur de la réflexion. Ce n’est pas leur rôle, à eux ? Ce n’est pas à ça que ça sert, un entrepreneur ? N’est-ce pas eux, finalement, les vestiges d’un autre monde ? Mais je m’égare...
  • ma deuxième remarque concerne une expression qui revient souvent dans cette étude: la ruée vers l’or. On le sait, on assiste à une guerre des contenus, où tout le monde fourbit ses armes. Il se trouve que ces armes sont des films, des séries, des “formats”. Mais le propre d’une guerre, et d’une ruée vers l’or, c’est qu’elle ne dure pas éternellement. Les intervenants eux-mêmes prédisent qu’elle se stabilisera aux alentours de 2025-2030. Quel sera le paysage quand la poussière sera retombée ? Personne ne peut le prédire. Et on sera sans doute tous très contents d’avoir quelques éléments du “Vieux Monde” qui tiennent encore debout.
  • dernière remarque, et le point est abordé juste en filigrane tout au long du rapport. Le rôle de la production est aussi de découvrir, et de couver, des talents. De leur permettre de développer une vision originale, mais aussi de les professionnaliser. Et cela, le “Nouveau Monde” ne le fera pas. C’est même pour ça qu’il commissionne des producteurs locaux: pour leur laisser la charge de ce travail de recherche et développement. Ce travail, on le sait, se fait pour ainsi dire à perte. Produire des courts-métrages, des petits budgets, des productions sans réel débouché commercial reste, pour l’instant, un passage obligé, autant pour les auteurs que pour les producteurs. Et je ne vois que les financements publics pour les soutenir dans cette démarche.

Volontairement provocatrice, cette étude et ses recommandations ont une ambition principale: engager la réflexion sur la place des financements publics dans un monde qui change très, très vite.

L'administration-papa

On peut, et on doit, contester certaines pistes qu’elle dégage, et les réalités nationales feront que chaque organisme répondra différemment au défi. Mais il est évident que les financements publics sont dans une sorte de crise d’identité, où on attend d’eux qu’ils donnent une définition claire de ce qu’est un film, une œuvre audiovisuelle, un auteur, voire même, parfois, une industrie.

Et il y a derrière cette vision paternaliste du rôle des pouvoirs publics, un état d’esprit qui fait quand même très “Vieux Monde”. La redéfinition du rôle des pouvoirs publics ne se fera que dans un dialogue entre toutes les parties prenantes. Mon intuition, c’est que les administrations en sont les premières demandeuses.


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