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13 Avr 22

Y a-t-il vraiment un problème de box-office ?

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Nous sommes en avril 2022. Ce qui veut dire que nous avons derrière nous un premier trimestre d’exploitation des cinémas du monde d’après la crise.

Vu de manière superficielle, le constat tient en un mot : catastrophique. Par rapport à la même période en 2019, la baisse avoisine selon les chiffres publiés par le CNC en France les 30 %.

Box-office: la cata, vraiment ?

Pour retrouver des chiffres de fréquentation similaires, il faut remonter à 1999.

Cette date de référence m’a donné envie de réfléchir à la question en ces termes. Et si la crise de l’exploitation cinéma n’avait pas commencé en 2020, mais en 2000 ? Et ce monde d’après qu’on n’arrête pas de ne pas voir venir est peut-être celui d'après la bulle de l’exploitation cinéma, qui dure depuis 20 ans.

Dans le petit milieu des exploitants de salles et des distributeurs, cela fait longtemps qu’on se rejette en permanence la même complainte: pour les uns, il y a trop de films, alors que pour les autres, il n’y a pas assez de salles. Pourtant, tout le monde le savait, sans vraiment pouvoir y faire grand-chose, le problème venait d’ailleurs: l’inflation folle des blockbusters.

Pour expliquer le phénomène, on va remonter dans l’histoire et se prêter au petit jeu des comparaisons.

Le bal des milliardaires

Si l’on prend les chiffres de BoxOffice Mojo pour 2019, 9 films ont dépassé le milliard de dollars de Box-Office mondial. Tous des films de studio bien évidemment. Le n°1 des ventes, Avengers Endgame atteignant même 2.7 milliards de dollars de recettes, se plaçant juste derrière Avatar de James Cameron qui a établi le record 10 ans plus tôt.

Sur le premier trimestre 2022, deux films sont candidats pour atteindre la barre du milliard, le Batman de Matt Reeves, qui en est à 736 millions de dollars à la fin mars, et ... Golden Gate Bridge, un film chinois qui a réuni 636 millions de dollars sur son marché local.

Ici, un petit disclaimer. Je compare des choses difficilement comparables: un box office annuel contre un box-office trimestriel. D’autant que les trois premiers mois de l’année ne sont pas les plus propices aux sorties cinéma d’envergure. De très grosses cartouches doivent sortir en salles dans les trois trimestres qui viennent, et ces chiffres vont sûrement changer au cours de l’année, au profit des majors américaines. Mais je reviendrai plus loin sur l’intérêt qu’a tout de même cette comparaison.

Le monde d'avant ... Marvel

Voyons maintenant les chiffres de notre année de référence. 1999, avant la Marvellisation du cinéma. 1999, c’est l’année de Star Wars Episode 1, de The Matrix, du Sixième Sens, de Toy Story 2 et de Blair Witch Project.

Rien qu’en citant ces titres, on voit bien que cette année-là est une année-charnière. Star Wars cesse d’être une trilogie-culte pour devenir une marque à part entière. La trilogisation des licences devient la norme avec Matrix, bien sûr, mais aussi la suite de Toy Story. Mais, d’un autre côté, il y a encore des films qui viennent de nulle part, des ballons d’essai portés par des réalisateurs qui en sont à leur première réalisation ou presque. Il y avait encore de la place pour le risque.

Cette année-là, un seul film atteint le milliard de dollars de recettes: Star Wars Episode 1.

Concentration des richesses

Intéressons-nous d’ailleurs un moment à cette barrière psychologique du milliard de dollars de recettes, qui est devenu le mètre étalon du succès à Hollywood. Si l’on prend les 41 films qui ont atteint cette barre, 3 seulement datent d’avant l’an 2000. Star Wars, donc, Jurassic Park en 1993 et Titanic en 1997. Mieux, 34 des ces 41 milliardaires sont des films des années 2010. Et donc, je le rappelle, 9 ont été exploités en 2019.

Dit autrement : 83% des films milliardaires datent des 10 dernières années. 22% sur la dernière année d’exploitation “normale”.

Enfin, dernier chiffre, sur ces 41 films, 23 sont des films Disney.

Le problème est donc là: pas vraiment dans le nombre de films sortis, ou dans le nombre de salles disponibles. Le problème, c’est celui des inégalités. La bataille au sommet pour les parts de marchés. Les blockbusters qui s’enchaînent, et qui captent un maximum d’écrans, étouffant tout, mais alors tout le reste.

Alors bien sûr, je le répète, on ne peut pas juger sur un seul trimestre de sortie de crise. Tous les calendriers sont chamboulés, des tournages ont été reportés. Les blockbusters vont revenir. Peut-être, juste, pas aussi nombreux qu’avant.

Paysage après la bataille

Mais ce qui est vraiment intéressant dans les chiffres de ce premier trimestre 2022, c’est qu’il nous donne à voir un paysage cinématographique débarrassé de ses blockbusters ou presque.

Retournons voir à quoi ressemble ce Box-Office 2022. Dans le top 10, on retrouve 2 films chinois, à la 2e et 4e places. Et un film indien, à la 10e place;

Dans le top 25, la Corée et le Japon viennent s’ajouter à la liste. Mieux encore, des documentaires font leur apparition.

Juste après, à la 27e et 31e place deux comédies françaises: Maison de retraite et Super Héros malgré lui.

Voilà qui est proprement inédit. Même en 1999, une telle diversité dans le haut du classement n’existait tout simplement pas. Il fallait attendre la 55e place pour retrouver un film non anglo-saxon: Tout sur ma mère d’Almodovar.

Et même en 2019, où les marchés chinois et indiens étaient pourtant déjà bien implantés, le premier film étranger, chinois en l’occurrence, pointait à la douzième place.

Evidemment tous ces films vont se retrouver balayés plus bas dans le classement au fur et à mesure de l’année. Il n’empêche, on a là, sans doute pour la première et dernière fois, une photographie précise du cinéma mondial, sans les énormes excroissances commerciales qui obstruent la vision. Un cinéma diversifié, plein de nationalités et de genres.

Moins, mais mieux

Et du coup, on est en droit de se poser la question : si 30% de baisse du box-office est le prix à payer pour retrouver un tel équilibre mondial, est-ce qu’on ne prendrait pas le risque?

Ceci dit, cependant, avec une très grosse mise en garde. Il est évident que le changement de stratégie des majors va - si ce n’est déjà fait - impliquer des changements dans les habitudes de consommation des films. Le danger qui pointe, pour le cinéma, est un changement d’ordre sociologique, qui est déjà parfois en cours. La tentation est très forte, chez certains de faire de la sortie cinéma une expérience “premium”, plus chère, plus confortable, plus intime peut-être. Avec pour résultat une gentrification, une boboïsation du cinéma.

Ce serait à mon sens une erreur grave, autant socialement qu’artistiquement. La fin d’une vision populaire du cinéma, déléguée elle aussi aux plateformes, ou une division - déjà bien en cours en France - entre la capitale et “la province” - signifierait une perte dans la diversité qu’on vient justement de retrouver.


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