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24 Mai 23

Y a-t-il vraiment quelque chose de pourri dans l’exploitation cinéma ?

minutes de lecture 

Cette semaine, j’ai décidé de m’engager sur un terrain miné.

A l’heure où j’écris ces lignes, une étrange campagne sévit sur les réseaux sociaux depuis environ 2 semaines. Plusieurs personnalités s’indignent du fait qu’un film d’un auteur belge ne soit pas visible dans deux des grandes villes de Wallonie, Namur et Liège.

L'"affaire"

Si je dis que c’est un terrain miné, c’est que le film en question vient avec une histoire à sa remorque. Il s’agit du Cours de la Vie et il est réalisé par Frédéric Sojcher. Si vous n’êtes pas du petit sérail cinématographique belge francophone, vous ne savez sans doute pas que Frédéric Sojcher est l’auteur d’un livre paru en 2021 dans lequel il égratigne pendant quelques pages le fonctionnement de l’organe principal de financement du cinéma d’auteur, la Commission du Cinéma. Ce qui a causé son petit émoi chez certaines personnes du milieu.

Soyons clairs, c’était une tempête dans un verre d’eau. Ce milieu concerne peut-être 300 personnes, tout au plus.

Mais la polémique lancée aujourd’hui autour de la sortie du film de Frédéric Sojcher est systématiquement ramenée, par certains promoteurs de cette même polémique, vers cette autre histoire. Ce qui rend difficile d’argumenter sur le point que soulève leur indignation du jour. Est-ce vraiment un scandale que ce film-là ne soit projeté par aucun exploitant des villes concernées ?

Et donc, pour finir cette longue introduction, cet avertissement : je ne vais me pencher ici que sur ce volet d’exploitation et pas sur tout ce que draine ce film en particulier, sur ce qu’on pourrait appeler “le cas Sojcher”. Cela chagrinera peut-être quelques polémistes patentés, mais cela m’est nécessaire pour cerner les enjeux de la question.

Anatomie d'un gâchis

Car la question, en soi, n’est pas illégitime. Pourquoi des villes de province sont-elles privées de certains films ?

Signalons-le déjà, “Le cours de la vie” est très loin d’être un cas particulier. Chaque semaine, des films, et plus singulièrement des films belges, sont affectés du même souci. Chaque semaine, des films en sont réduits à quelques séances, dans une poignée de salles, avant de disparaître définitivement au bout d’une semaine. Et cela, c’est quand le film a la chance d’avoir un distributeur ! Une foule d’autres films se contentent d’une ou deux séances d’avant-premières, à compte d’auteur, histoire de juste prouver que le film existe. Enfin, d’autres encore sont tournés, parfois vendus dans plusieurs territoires étrangers, et n’auront carrément aucune visibilité chez nous.

Comment un tel gâchis est-il possible ?

Qu'est-ce qu'une salle de cinéma ?

Revenons à l’exploitation d’une salle de cinéma. A gros traits, il y a deux types de salles de cinéma. D’un côté, ce qu’on appelle le réseau commercial, les UGC, Kinépolis, Pathé, etc, mais aussi de petites salles indépendantes. De l’autre, le réseau Art et Essai, qui programme des films plus pointus si l’on veut, ce pour quoi la plupart reçoivent un subside. Dans les faits, la distinction est beaucoup plus poreuse que cela. Les réseaux commerciaux peuvent bien sûr programmer des films estampillés Art et Essai, tout comme le réseau Art et Essai peut programmer l’un ou l’autre blockbuster.

C’est que, quel que soit le réseau et la structure juridique de la société qui la porte, l’exploitation cinématographique est un commerce comme les autres. Voyons les deux types d’exploitation comme les épiciers et les supermarchés du cinéma. Même service, pas les mêmes produits, pas forcément le même métier, mais cela reste dans les deux cas du commerce.

Continuons à filer la métaphore. Le supermarché offrira une gamme de produits standardisés, sans distinction en fonction de son bassin de chalandise si ce n’est à la marge quelques produits locaux et un peu plus de produits bio si le magasin est situé dans un quartier aisé. L’épicier, lui, doit fortement s’adapter aux habitudes de consommation de son environnement immédiat. Proposer des produits d’épicerie fine dans un quartier populaire n’a aucun sens, et prend une place précieuse dans une surface réduite. Il doit, beaucoup plus que le supermarché voisin, avoir une connaissance précise, pas seulement de son environnement socio-économique, mais des attentes, besoins et habitudes de ses clients, presque à un niveau personnel. Avoir à tout moment, en très grande majorité, exactement le produit que ses clients ont besoin d’acheter.

Bien sûr, il lui reste une marge de manœuvre. Il peut se permettre quelques essais ou fantaisies. Mais ça ne peut pas sortir d’un certain cadre. Il suffit pour se convaincre de l’argument de voir la valse d’ouvertures et fermetures de ces magasins hyperspécialisés, incapables de se maintenir une fois la première curiosité passée.

Le programmateur comme épicier

Le rôle d’un exploitant de cinéma Art et Essai, c’est celui d’un épicier. Bien sûr que c’est lui qui choisit, souvent seul, les films qu’il place sur son ou ses écrans. Mais il doit le faire en fonction de critères très déterminés. La place dont il dispose, son emplacement géographique, éventuellement l’offre de la concurrence immédiate, mais surtout, ce qu’il sait des habitudes de consommation de son public. Ce qu’on appellerait abusivement “les goûts” de son public, mais c’est en fait beaucoup plus que cela.

La question, plus brûlante que jamais, que doit se poser un exploitant de salle est : “pour quel film le public va-t-il se déplacer ?” Pas juste quel film il aimerait voir. Quel film va lui faire prendre sa voiture, son vélo, le tram, chercher un baby-sitter. Je vous laisse imaginer les autres freins à la démarche.

Programmer un cinéma, c’est trouver en permanence une solution à l’équation entre la rentabilité économique, les attentes supposées de son public, l’offre disponible et une possibilité de découverte, de surprise. Les goûts personnels du programmateur entrent bien sûr en ligne de compte. Mais ils sont systématiquement passés à travers le filtre de cette équation.

Et, puis, surtout, programmer, c’est faire le grand écart entre ce que son public annonce comme étant son goût et sa consommation réelle. Entre dire qu’on aime un certain type de film, qu’on est intéressé par tel ou tel film, et aller réellement jusqu’à une salle et payer sa place, il y a un pas que la plupart ne font tout simplement pas.

L'exploitant est-il libre de ses choix de programmation ?

J’aimerais furieusement dire que le choix du programmateur, en tant qu’entrepreneur culturel, est souverain. Mais c’est évidemment une distorsion de la réalité.

Dire que certains exploitants “priveraient” les spectateurs de certaines villes de l’un ou l’autre film est exactement dans la ligne de cette distorsion de réalité.

Néanmoins, cette marge de manœuvre du programmateur, de l’exploitant, aussi petite soit-elle, laisse tout de même la place à l’arbitraire, à un choix qu’on pourrait dire politique. C’est vrai, et c’est d’ailleurs tout le sous-texte de la bande d’indignés dont je faisais mention au début. Il reste le soupçon que le choix de ne pas programmer un film soit un choix politique. Cela s’est déjà vu, notamment en France mais aussi chez nous, où des exploitants refusaient de programmer des films estampillés Netflix.

On remarquera juste au passage que ce genre d’argument tombe très vite devant la qualité intrinsèque d’un film ou son poids économique. On voit beaucoup plus rarement des exploitants boycotter un pur chef-d’oeuvre à la critique dithyrambique, ou un Marvel, malgré les quasi-déclarations de guerre de la part de Disney ces dernières années. Fin de la parenthèse.

En fait, cette hypothèse n’a qu’une seule réponse possible : si c’est le cas, si des exploitants choisissent de ne pas programmer un film pour des raisons qui leur sont personnelles, c’est tout simplement leur droit le plus strict.

C'est quoi, programmer du cinéma Art & Essai ? 

Sauf que, me direz-vous, j’ai mentionné plus haut que la plupart des salles Art et Essai étaient subsidiées pour cela. Si ce n’est que cet argument-là ne tient pas non plus, et part d’une interprétation erronée de ce qu’est un subside.

On ne subsidie pas une activité pour qu’elle fasse quelque-chose, ici programmer du cinéma Art et Essai. On subsidie parce que la société en question fait quelque-chose. Les subsides aux salles d’Art et Essai couvrent en quelque sorte les risques que prend l’exploitant en sortant des simples règles du marché. Il doit certes programmer un certain pourcentage de films estampillés Art et Essai pour être éligible, mais on ne lui impose évidemment pas d’autres critères de choix. Même pas, et j’oserais même dire surtout pas, d’origine géographique. Imposer par exemple la programmation de films belges serait la meilleure façon de créer un cinéma d’Etat. Un cinéma pour le coup complètement déconnecté de son public.

A chaque pays son prophète

Reste un dernier argument tout de même. Ou plutôt un dernier cliché. Le fameux “nul n’est prophète en son pays”. Comment se fait-il qu’un même film peut être projeté dans un nombre conséquent de salles dans d’autres pays (dans notre cas, principalement la France), et être totalement invisible dans certaines villes chez nous ?

La réponse est toute simple : aucun pays n’est comparable puisqu’ils ont chacun leur propre structuration de marché. Notre parc de salles, à échantillon de population égale, est nettement plus petit que la France ou la Hollande. Demandez à n’importe quel distributeur belge quel est son problème numéro 1, il vous répondra à coup sûr : le nombre d’écrans. Le nombre de salles de cinéma opérant dans des agglomérations de moins de 50.000 habitants, voire de 20.000 habitants est nettement plus élevé dans ces pays que chez nous. Mécaniquement, un parc plus élevé veut dire un choix plus large et plus d’opportunités.

Résumons: est-ce qu’il y a lieu de s’indigner que le film d’un auteur belge ne soit pas visible partout ? Non. Ou en tout cas pas plus que pour tout autre film.

N’est-ce pas le rôle des salles Art et Essai de défendre en priorité les films pointus, à fortiori nationaux ? Ce n’est pas leur rôle, et ce serait même un très mauvais signal.

Pourquoi ce qui marche ailleurs ne fonctionne pas chez nous ? Tout simplement parce que le marché est différent.

Alors, si vous aussi, vous vous sentez l’âme d’un Don Quichotte qui ressent au fond de son âme l’injustice de voir le film de son auteur favori (ou de son pote) si peu visible, il y a une solution à votre dilemme : créez une salle de cinéma. On en manque cruellement. C’est compliqué, mais peut-être moins qu’on ne le pense.


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