22 Mar 23

Mutations du soft power américain

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Le psychodrame géopolitique autour de TikTok nous rappelle fort à propos la puissance du soft power Etats-Unien. En ce mois de mars 2023, plusieurs gouvernements européens, dont les nôtres, commencent à bannir l’application chinoise des téléphones de nos fonctionnaires, imitant en cela les décisions américaines, et en invoquant les mêmes raisons : les menaces pour la sécurité nationale et les risques d’espionnage.

Le péril jaune

Il est vrai que l’application de Bytedance ouvre grand les vannes de nos téléphones, comme le font aussi les apps de Meta pour ne citer qu’elle. Il est vrai aussi que les relations entre la Chine et l’Occident se tendent toujours plus, surtout sous l’impulsion américaine, qui voit son hégémonie économique tanguer.

Mais l’Europe ? On peut déjà s’interroger sur l’importance géostratégique du Danemark, et plus encore de la Wallonie, qui justifierait que le gouvernement chinois, par l’intermédiaire d’une société privée, vienne pirater le compte d’Elio Di Rupo juste au moment où il se filme en train de commander une mitraillette (le paquet de frites, pas l’arme à feu) chez le restaurateur de son quartier.

Plus sérieusement, on peut s’étonner de la différence de traitement entre l’application chinoise et ses consoeurs américaines qui, elles, violent allègrement et notoirement ces même principes, et collaborent étroitement avec les services secrets américains. Rien de plus normal, là non plus, en fait. Ces sociétés et leurs serveurs sont américains, et tous les RGPD du monde, avec leurs micro-amendes à l’échelle de ces géants industriels, ne peuvent rien à cela.

On peut même rappeler que les Etats-Unis espionnent ouvertement les gouvernements soi-disant alliés. Pour s’en sortir avec juste de vagues excuses lorsqu’ils sont pris la main dans le téléphone d’Angela Merkel.

Penser comme un américain

Mais ce n’est pas vraiment le sujet de cette chronique. Ce que montre cet épisode grotesque, c’est que le soft power américain n’a absolument rien perdu de sa superbe.

Et si, évidemment, Meta, Apple, Google et Amazon sont à la charge pour se débarrasser d’une concurrence bien encombrante, c’est tout de même ce bon vieux soft power qui fait réagir nos gouvernements européens sans même réfléchir plus loin que le bout du nez de Joe Biden.

Alors donc, à quoi ressemble le soft power américain en 2023 ? Eh bien, on a presque envie de dire, à un palmarès des Oscar.

Puissance sans ennemis

L’une des choses qui m’a marqué, l’année dernière, c’était comment un film comme Top Gun Maverick se contorsionnait pour ne pas se désigner d’ennemi. Bien sûr, on sentait bien que le scénario piaffait de désigner les Russes comme nouvel ennemi de l’Occident. Mais il ne citait, dans les faits, personne. C’est là, à mon avis, un des premiers traits de ce nouveau soft power: ne plus se désigner d’ennemi. Être dans la pure démonstration de sa force, à vide, de manière un peu onaniste si je peux me permettre.

L’intérêt de l’exercice, à l’échelle géostratégique, était plutôt de démontrer la supériorité des chasseurs F35 par rapport à la concurrence. A lui trouver de nouveaux marchés, pas de nouveaux ennemis.

Il n’empêche : exit les cocos des années 60, les Viets des années 70 et 80, les terroristes de l’Est puis Arabes des années 90 et 2000. Aujourd’hui, on ne prend le risque de froisser personne. Tout simplement parce que le marché étranger est devenu toujours plus indispensable à l’équilibre économique des blockbusters. Mais surtout parce que, culturellement parlant, il n’y a plus grand-monde à humilier. Tout le monde fait du Hollywood, et Hollywood reprend tout le monde.

J’avais déjà parlé, lors de la saison 1 du podcast, de l’internationalisation toujours plus grande des Oscar. Du fait qu’un film ne doit plus être parlé en Anglais, tourné, joué par des américains, pour être considéré comme un film Américain. Tigre et Dragon, Roma, Le Seigneur des Anneaux et tant d’autres sont passés par là.

Jusqu’au gagnant de cette année, ingénieux fourre-tout qui cite les Wachowski et Wong-Kar Wai, Yuen Woo Ping et Dan Harmon, qui repackage le passé dans une forme éminemment contemporaine. Qui ressasse. Avec génie, mais qui ressasse quand même.

The multiverse of sadness

L’autre chose qui frappe, et qui est peut-être une conséquence du fait qu’il n’y ait plus vraiment d’ennemis géopolitiques cinégéniques, c’est le triomphe du multivers.

Le multivers n’est certes pas une chose nouvelle. C’est le fer de lance de la phase 5 ou 6 (j’ai arrêté de compter) du MCU. Mais la victoire du film des Daniels en est la consécration, la reconnaissance.

A la base, il s’agit d’une théorie d’astrophysique, qui postule que, comme il y a une infinité de systèmes solaires, et de galaxies, il y aurait aussi une infinité d’univers, de systèmes clos, dans lesquels les lois de la physique pourraient même s’appliquer différemment.

Artistes, créateurs et philosophes ont de leur côté extrapolé les lois de la causalité pour créer utopies, dystopies et uchronies. Inventer d’autres mondes, où les choses ne se seraient pas passées exactement comme dans “notre” monde.

Le multivers, qu’on pourrait appeler cinématographique par un abus de langage (des écrivains comme Philip K. Dick exploraient déjà ces questions de réalités alternatives), est à la croisée de ces deux théories. Il postule que tous les régimes de réalité coexistent, que toutes les conséquences possibles d’une même cause sont activées, créant autant de réalités parallèles.

Tina dans le multivers

Mais surtout, que ces réalités parallèles sont notre nouveau Far West. Que nous y avons aussi accès, que nous pouvons les explorer, et les posséder.

On pourra arguer que c’était en quelque sorte déjà le cas avec la saga Matrix, qui nous présentait un monde où tout était possible si on en connaissait les codes. Mais en fait, pas vraiment. Matrix était une adaptation de l’allégorie de la caverne de Platon, une réflexion sur l’illusion de réalité. Et le dernier opus de la saga, quoi qu’on en pense, était aussi une forme d’aveu d’échec. Nous ne sortirons jamais de la caverne.

Avec le multivers, on parle d’autre chose. On ne parle plus de tordre le réel, à partir du moment où l’on sait qu’il n’est qu’une illusion. Le réel est multiple. Différent à la marge, mais toujours sous notre contrôle.

Cette vision totalisante de la réalité, qui se doit d’englober toutes les dimensions de la vie, d’être tout, partout, en même temps, a un nom. C’est le capitalisme.

Le multivers est, en quelque sorte, un monde où les utopies ont été balayées. Où il n’y a plus d’alternatives. Que la bataille du soft power porte aujourd’hui sur la science-fiction n’a rien d’anodin de la part d’un pouvoir qui se considère omnipotent, maître des destinées du monde. La science-fiction est, par définition, le lieu des possibles, du rêve et de l’utopie, tout comme l’humour est le lieu de la critique et de la dissidence.

La consécration du multivers est aussi cela : fermer doucement la porte à l’alternative.


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