06 Déc 23

Cinéma et politique font-ils encore bon ménage ?

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Ce n’est un secret pour personne : nous vivons des temps politiquement tendus. Les médias mainstream et les réseaux sociaux sont engagés dans une bataille pour le penser juste. Sur tous les sujets d’actualité, il y a une injonction à réagir immédiatement, mais surtout correctement. Il faut identifier les terroristes et les condamner. Distinguer les bons et les mauvais morts. Prendre position, sans conditions, pour le camp du bien.

Il y a même un nom aujourd’hui pour ce genre de positionnement : l’extrême centre.

Et ce nouveau mode d’extrémisme touche aussi évidemment le cinéma. Il y a quelques semaines, la société productrice du reboot de la licence Scream, Spyglass, n’a pas hésité à retirer le rôle principal à l’une de ses actrices, Melissa Barrera, pour avoir tenu des propos qui condamnaient les attaques israéliennes sur la bande de Gaza, immédiatement labellisées comme antisémites.

No one will hear you, Scream

Ce n’est pas mon rôle ici de juger de la pertinence d’une telle affirmation. Juste de remarquer que cette action a pour conséquence de mettre en péril l’avenir d’une licence juteuse. Car dans la foulée de cette décision, l’autre actrice principale, Jenna Ortega, a décidé de quitter son rôle dans le prochain opus de la série de films, officiellement pour se consacrer à la saison 2 de la série Netflix Mercredi. Même si plusieurs médias supputent qu’une autre raison soit à l’origine de ce choix.

Avant d’aller plus loin, une précisions s’impose. Ne nous leurrons pas. Tout est politique. Et le cinéma ne déroge pas à cette règle. Les Tuche sont politiques. Tout comme le mépris envers ces films. Et l’histoire du cinéma est émaillée de combats politiques parfois bien plus violents qu’aujourd’hui. Souvenons-nous par exemple qu’à la sortie de la Dernière Tentation du Christ de Martin Scorcese, en 1988, des catholiques intégristes d’extrême droite ont été jusqu’à brûler des cinémas, causant 40 blessés et un mort.

Et notons qu’il y a encore 20 ans de cela, des acteurs et actrices, des réalisateurs et réalisatrices prenaient des positions politiques bien plus tranchées que ce qui vaut anathème aujourd’hui.

Et justement, l’une des plus proéminentes d’entre elles, Susan Sarandon, fait l’objet d’une campagne qui ressemble à du blacklisting.

L’extrême droite à la manoeuvre

Evidemment, on pourrait arguer que ces campagnes sont l’effet d’un puritanisme tout américain, qui gangrène aujourd’hui le célèbre Hollywood Left. Mais ce serait oublier que la situation actuelle est aussi le résultat d’une polarisation politique violente, qui dure depuis dix ans. Et qui est en train de virer à une lutte pour l’hégémonie culturelle.

Toutes choses dont nos pays européens ne sont pas exempts, loin de là. L’extrême droite européenne est, sans ambiguïtés, engagée dans une bataille pour l’hégémonie culturelle. La pensée d’extrême droite est de plus en plus manifeste, quel que soit le pays.

Pour en rester à l’industrie du cinéma, une autre affaire prouve que l’Europe n’est pas immunisée contre cette bataille culturelle. Il s’agit du cas du film “Avant que les flammes ne s’éteignent” dont l’actrice et chanteuse Camelia Jordana tient le rôle principal. Avant même sa sortie, le film récolte sur sa page Allociné une note spectateurs anormalement basse de 1.4 étoiles. Très vite, des internautes remarquent que le film est la victime d’une campagne orchestrée, et la teneur des commentaires ne laisse presque aucun doute sur l’origine de cette attaque : l’extrême droite.

Bien sûr, ce film n’est pas le premier à être l’objet de telles campagnes. Les Misérables, le film de Ladj Li en a aussi fait les frais, malgré son succès. Tout comme, à l’autre bout du spectre, Bac Nord, Vaincre ou Mourir le film sur les guerres de Vendée produite par les promoteurs du Puy du Fou ou récemment le film complotiste The Sound of Freedom ont pour leur part été défendus avec les mêmes moyens par l’extrême droite.

Balle à l’extrême centre

Dans un sens, on devrait presque se réjouir d’un tel état de fait. Cela prouve que le cinéma reste au centre de l’influence culturelle.

Mais cette séquence montre surtout que nous sommes au beau milieu d’une phase de polarisation de plus en plus extrême. Et que l’étape devant nous est peut-être la même qu’aux Etats-Unis : l’extrême-centrisme.

On pourrait là aussi se dire que c’est plutôt bien de voir revenir en force une position centrale, plus nuancée et rationnelle comme le proclament ses tenants.

Or, les quelques penseurs de cet extrême centre font tous remarquer que ce centrisme est d’abord un extrémisme, souvent bien plus pernicieux que les autres dans la mesure où il rejette impitoyablement à la marge tout ce qui ne pense pas correctement.

En quoi cela changerait-il par rapport à des vagues comme le mouvement metoo, rétorquent alors les tenants de cette rectitude morale ? A peu près tout, dans la mesure où le mouvement metoo visait avant tout à faire condamner des comportements, des faits réellement répréhensibles, à savoir l’abus sexuel.

Le cinéma va-t-il changer ?

Ici, que ce soit dans le cas de Scream ou de Avant que les flammes ne s’éteignent, ce sont des opinions qui sont la cause des attaques. Que ces opinions soient le terrain de bataille d’une hégémonie culturelle comme c’est le cas en Europe, ou qu’elles soient l’objet d’une tentative d’éradication comme dans le cas Scream ne sont que différents stades d’un même problème.

Alors, tout est-il perdu pour autant ? Le cinéma est-il condamné à se lisser idéologiquement par peur des représailles ? Bien sûr que non. Ce n’est pas la première fois que des crispations idéologues affectent l’industrie du cinéma. Qu’on pense au Code Hays, au Maccathysme ou aux périodes d’occupation en Europe.

Dans tous ces cas de figure, les auteurs et autrices, les cinéastes ont juste trouvé des moyens plus subtils pour être subversifs. Et ce sont les marges commerciales qui ont été à la pointe de ce combat d’une critique voilée de nos modes de vies. C’est toujours dans la contrainte que la créativité se libère. Peut-être sera-ce le cas encore avec cette nouvelle phase de puritanisme idéologique. Et peut-être même que nos petits pays, à la marge autant économique que politique seront les ponts avancés d’une telle lutte.


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