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Spectatrice masquée

Les multiplexes peuvent-ils survivre à Hollywood ?

Les cinémas ont rouvert dans une grande partie de l'Europe au début de l'été, dans une économie sinistrée. La cause ? Les Etats-Unis, et donc Hollywood, sont en pleine pandémie. Aucune major ou presque ne se risque à sortir un film sans avoir accès à son marché principal, et la seconde vague frappe déjà de plein fouet. Résultat : le monde entier se retrouve sans blockbusters.

Ajoutez à cela les restrictions liées aux consignes d'hygiène et de sécurité, et c'est toute une industrie qui vit dans l'angoisse des lendemains qui déchantent. Mais est-ce vraiment le cas pour tout le monde ?

Un cinéma n'est pas l'autre

Quand on lit les chiffres diffusés par les syndicats nationaux, ou les sondages opportunément relayés par certains journalistes, il y a évidemment de quoi avoir très peur : des chutes de fréquentation de 80%, une grosse majorité de gens qui déclarent ne plus vouloir mettre les pieds au cinéma avant longtemps.

Sauf que la réalité des faits est bien différente.

Bien sûr, les choses ne vont pas bien.

Bien sûr, le manque de "grosses machines" se fait ressentir.

Bien sûr, le dernier film en date de Christopher Nolan, Tenet, faisait office de messie pour sauver un été catastrophe, et n'a pas vraiment rencontré les attentes.

Mais, entre les multiplexes et les salles de province comptant sur l'offre de blockbusters d'un côté, et les salles Art et Essai, les cinémas de quartier de l'autre, la situation varie grandement. Certains, comme le Kinograph, annoncent même de meilleurs chiffres cette année qu'à la même période l'année dernière (année de leur lancement, il est vrai).

Et, si on lit plus attentivement les sondages alarmistes qui nous viennent des Etats-Unis et d'ailleurs, ce sont dans les multiplexes que les sondés déclarent ne plus vouloir mettre les pieds ! Et ce sont aussi eux qui se prennent de plein fouet les décisions prises en Conseil d'Administration chez Disney ou Universal. Pris en étau entre des mesures d'hygiène qui restreignent la vente des à-côtés représentant une bonne partie de leur chiffre d'affaire, et un robinet de "tentpole movies" coupé à la source, les multiplexes vont-ils mourir ? Et signifient-ils la fin du cinéma en salles ?

Un peu d'histoire

Il n'y a pas besoin d'être un archéologue pour savoir que les multiplexes ne sont pas le cinéma. La logique du multiplexe tel que nous la connaissons aujourd'hui a à peine plus de 30 ans chez nous.

Dans notre pays, il suffit de voir le Kinépolis de Bruxelles pour se souvenir que le multiplexe en périphérie des villes n'avait rien d'une évidence. La large hélice qui permet au public de monter vers les salles de l'étage est en fait une rampe de parking. Cela permettait au promoteur immobilier de modifier facilement l'affectation du bâtiment si le pari du cinéma se révélait un flop.

Kinépolis Bruxelles

C'était en 1988.

Pas il y a un siècle.

11 après Star Wars.

Et ce n'est pas une coïncidence. La création des multiplexes est intimement liée à l'essor des blockbusters. Ils sont là pour servir du blockbuster en masse. Au point qu'il est devenu extrêmement difficile aujourd'hui pour un petit distributeur indépendant de placer ses films dans ces mastodontes.

La prophétie de Spielberg va-t-elle se réaliser ?

Ne nous cachons pas les choses. La situation du cinéma comme industrie était déjà tendue, pour ne pas dire critique, avant le CoVid. Depuis des années, les exploitants se plaignaient du trop grand nombre de films, et les distributeurs du trop petit nombre d'écrans.

C'est que l'arrivée du modèle du multiplexe a dramatiquement changé le paysage. Les plus petites salles, de province ou de quartier, ont été balayées de la carte, et l'offre de centre-ville ne concernait plus que les grandes agglomérations.

Pendant ce temps, les majors se voyaient offrir 3 ou 4 écrans pour le même blockbuster dans les complexes, au point que leur stratégie a elle aussi pu changer: le nombre d'écrans et la durée de vie de leurs films était désormais quasiment garantie. Il ne leur suffisait plus qu'à fournir la matière première.

Sauf que la machine s'est emballée, les budgets ont explosé, notamment les budgets de marketing. Le moindre grain de sable dans la machinerie risquait de faire s'écrouler tout le système. Peu de studios, mis à part peut-être Disney, pouvaient se permettre un seul échec cuisant au box-office avec des budgets dépassant parfois le demi-milliard de dollars de dépenses.

Comment réduire les risques dans une industrie de prototype ? En créant des séries. D'où les suites de succès dans les années 80, les trilogies des années 90-2000 jusqu'aux licences et autres Cinematic Universes d'aujourd'hui.

Ce système-là devait, tôt ou tard, s'effondrer sur lui-même. Spielberg et Georges Lucas, avaient prédit la fin de ce système, en 2013. Ils voyaient le futur des salles comme une expérience "premium", bien plus chère qu'aujourd'hui.

Logo de Disney +

Tout le monde aurait fait comme Disney !

On en arrive à aujourd'hui.

Un été sans blockbusters.

La "trahison des majors".

L'affaire s'est jouée en 2 actes, avec un interlude discret.

Acte 1

En avril 2020, Universal décide de sortir son film d'animation Trolls 2 en VOD en même temps qu'une sortie des quelques salles encore ouvertes. AMC, la plus grande chaîne de cinémas américains crie à la trahison et bannit tous les films Universal de ses écrans, jusqu'à ce qu'un accord soit trouvé.

Ce qui sera fait en août 2020. Le studio et la chaîne de cinémas se mettent d'accord sur une fenêtre d'exclusivité cinéma de ... 17 jours si le film ne rencontre pas le succès escompté en salles. L'accord ne concerne que les 2 contractants, mais Universal vient de réduire à peau de chagrin la durée de vie d'un film en salles.

Interlude

Pendant ce temps, Disney profite à plein de la crise du Covid avec son nouveau service Disney +. Le 4 juillet, le studio décide de rajouter à son catalogue SVOD un film qu'il a acheté juste avant la crise, et dont il avait déjà programmé une sortie en salles. Hamilton, adaptation d'une pièce à succès de Broadway est le film le plus regardé sur la plateforme aux Etats-Unis. Aucune chaîne de cinémas ne moufte. Ce "petit" film n'a pas grande importance.

Pourtant, Disney vient d'infliger un camouflet aux salles, en leur retirant un film pour la promotion de sa plateforme. Sans autre raison que celle-là.

Acte 2

Juillet 2020: Disney rend public ses résultats pour le premier semestre 2020. Ils sont catastrophiques. Les recettes du box-office et des parcs d'attraction sont tombées à 0. Le sport est à l'arrêt, ce qui met sa chaîne ESPN en difficulté. Reste Disney +, au succès insolent mais loin de couvrir les pertes.

Bref, il faut rassurer les investisseurs. Ils n'ont qu'une seule cartouche : Mulan. Et aucune garantie que les cinémas des grands marchés rouvriront dans les semaines qui suivent. Il faut faire rentrer du cash, et vite. Rassurer "les marchés" quitte à faire paniquer les salles.

Les solutions ne sont pas légion. Il n'y en a même qu'une: faire passer Mulan en VOD Premium et éteindre l'incendie auprès des salles.

Là, "les salles" - en tout cas celles qui ne programment presqu'exclusivement que du blockbuster - sentent la pilule passer. Et le font savoir. Disney jure ses grands dieux que c'est une situation exceptionnelle et que ses prochains films sortiront bien en salles.

Aujourd'hui, c'est le dernier Pixar qui prend la voie directe de Disney +, pendant que d'autres grosses productions comme Dune ou le dernier James Bond jouent à saute-mouton sur les calendriers. Au point que certaines chaines, comme Regal Cinemas, ont décidé de refermer les 663 cinémas aux Etats-Unis et en Angleterre.

Cinéworld

Voilà où on est du champ de bataille. Quelles que soient les dénégations et les déclarations d'amour à la salle de la part des grands studios, un fait s'est imposé. Il est tout à fait possible de consommer confortablement du grand spectacle à la maison. Game of Thrones et The Mandalorian avaient pavé le chemin. Les films n'ont plus qu'à suivre la voie.

Certes, la salle reste la meilleure manière de rentabiliser un film. Mais une nouvelle source de revenus s'est créée. Et les studios comptent bien l'exploiter dès que nécessaire.

Osons - encore - l'anticipation

Tirons les implications de ce scénario. Pour les grands studios, le streaming devient le nouveau "direct-to-vidéo", bien plus rentable, puisque les coûts de fabrication et de distribution sont largement réduits.

A cela vient s'ajouter une fenêtre d'exploitation réduite à 17 jours en cas de flop en salles. Tous les gros acteurs - majors et multiplexes - ont alors tout intérêt à ne sortir que des films au succès assuré dans les salles. Des licences. Le reste, tout le reste, ira sur les plateformes. Après, éventuellement un passage limité en salles pour le show.

Le modèle est-il soutenable ? Dans cette configuration, chaque film devra rapporter entre 500 millions et 1 milliard de dollars de box-office. Les ratages devront, plus encore qu'aujourd'hui, être l'exception.

Or, même dans les marchés émergents, le nombre de spectateurs semble avoir atteint un point de stagnation. L'offre de divertissements, elle, explose, et se cogne fatalement au plafond du temps de loisirs disponible. Trop d'offre pour une demande constante : pas besoin d'être un économiste chevronné pour savoir que ce n'est pas un bon équilibre. D'autant que sur ce segment de marché, la contraction des prix est pour ainsi dire impossible.

La vraie question qui se pose aujourd'hui n'est donc pas "Le cinéma va-t-il mourir ?", mais plutôt : "L'expérience du cinéma va-t-elle devenir élitiste ?"

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La logique économique voudrait donc qu'il y ait moins de blockbusters à l'avenir, exploités plus longtemps et, sans doute, avec un ticket plus cher.

Blockbusters qui, ensuite, viendront augmenter le "capital" des plateformes de streaming, propriétaires. Celles-ci vont vite se révéler être les authentiques vaches à lait des studios, revenus récurrents obligent.

Certaines majors choisiront peut-être d'abandonner la partie, comme ça a été le cas de la Fox par exemple. Mais cela ne résoudrait pas grand-chose à l'équation. Les licences les plus juteuses seront rachetées par d'autres, qui devront donc aussi les faire fructifier.

Les multiplexes en zone rouge

Dans cette configuration, le maillon faible, c'est le multiplexe. Comment faire tourner des dizaines d'écrans avec une offre réduite ? Comment attirer une base suffisante de spectateurs, quand le dernier blockbuster atterrira sur les télés 101 pouces au pire 4 mois après sa sortie en salles, au "mieux" 3 semaines après ?

Avec leurs frais de fonctionnement colossaux, leur capitalisation boursière pour la plupart et, sans doute, leur besoin d'investissement dans des mesures d'hygiène et une amélioration du confort, l'équation n'est clairement pas à leur avantage.

Alors, est-ce le début du déclin pour les multiplexes ? C'est encore difficile à dire. Mais une chose est sûre : leur avenir n'est pas dans leurs mains.

Le retour des cinémas de quartier ?

Revenons-en au début. Pour les cinémas de centre-ville, les cinémas de quartier et les cinémas d'Art et Essai, la situation est globalement meilleure. Les chiffres indiquent une baisse de "seulement" 60% sur ce créneau. Sachant que les salles ne pouvaient être exploitées à leur pleine capacité, c'est en fait encourageant !

Le comportement de consommation des urbains s'est donc encore plus écarté de celui des périphéries et de la province. Le cinéma a en partie retrouvé sa place dans les sorties des consommateurs, aux côtés des restaurants et cafés.

Reprenons nos projections. Si il faut imaginer l'effondrement du système des multiplexes, qu'adviendra-t-il des cinémas dans leur ensemble ? Une disparition totale des blockbusters du circuit des grands écrans est peu probable. Mais l'abandon presque total des zones non-urbaines est, lui, fort possible.

La vraie question qui se pose aujourd'hui n'est donc pas "Le cinéma va-t-il mourir ?", mais plutôt : "L'expérience du cinéma va-t-elle devenir élitiste ?"

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